Que devient le visage humain au contact des intelligences artificielles qui le modifient, l’engendrent, le reconnaissent et le contrôlent ? Ce travail de recherche croise la conception du visage pensée par le philosophe Emmanuel Levinas, sur le plan d’une nouvelle éthique, avec une lecture du visage sur le plan esthétique, comme matière modelable à l’infini par les technologies d’intelligence artificielle. Une éthique du visage peut-elle survivre dans un contexte qui favorise sa manipulation ? Il s’agit de réconcilier deux dimensions du visage – éthique et esthétique – qui tendent à entrer en conflit dans nos usages des intelligences artificielles.
Dans un premier temps, l’histoire de l’art nous indique que le visage a toujours été une surface technique stimulant la création artistique, matière aux transformations, sans que ces métamorphoses ne posent nécessairement un problème. Le Christ apparaît tantôt sous la forme d’un jeune berger, tantôt sous celle d’un poisson, d’un phénix, ou encore celle d’une colombe. Toutes ces représentations sont considérées comme légitimes. Aucune ne prétend reproduire l’exacte apparence du Christ. Chacune lui est pour ainsi dire fidèle. À l’inverse, la publicité fait un usage instrumental du visage dans un objectif de séduction du consommateur. Le visage ne sert plus qu’à mettre en valeur le produit, sans signifier par lui-même. En parallèle, des théories – telles que la physiognomonie – invitent à considérer le visage comme une grille de lecture permettant d’accéder à l’intériorité d’autrui. Elles supposent qu’il est possible de contrôler n’importe qui sur la base de son visage. Cette réduction de la personne à une métrique s’accroît avec les pratiques liées aux intelligences artificielles, telles que les deepfakes ou encore l’engendrement d’images par IA. Ces pratiques ont des conséquences réelles dans la vie des individus : l’usurpation d’identité, l’escroquerie ou bien la propagande politique en sont quelques exemples. Emmanuel Levinas propose de dépasser ce rapport esthétique au visage afin de préserver la vie qu’il incarne.
Dans un deuxième temps, Emmanuel Levinas s’appuie sur le concept de visage, dans son ouvrage Totalité et Infini (1961), avec l’intention de placer l’altérité au cœur de son éthique. Le philosophe décrit le visage de l’autre comme étant insaisissable : si la matière du visage est finie, la présence est infinie. L’intériorité d’autrui est inaccessible, si bien qu’il est impossible de le connaître et de le contrôler totalement. Cependant, le visage d’autrui parle et s’exprime. Il tient un discours, même silencieux, et permet aux individus de se lier sans fusionner, sans se confondre. Le visage dit « Tu ne tueras point », car le meurtre signifie à la fois l’ultime désir d’une emprise totale sur l’autre, et l’échec auquel mène nécessairement cette entreprise, puisque dès lors que l’autre meurt, il n’est plus de lien possible. Cet interdit du meurtre prend racine dans la vulnérabilité même du visage exposé à la violence d’autrui. C’est parce que je peux atteindre et détruire le visage d’autrui, c’est parce qu’il est vulnérable que son visage m’impose une responsabilité sans limite et sans condition, qui précède ma liberté. Il s’agit d’un devoir asymétrique, dans la mesure où il ne repose sur aucune réciprocité ni sur aucun calcul rationnel. C’est un appel de l’autre, une exigence, dont il est impossible de s’acquitter, car elle forme la structure fondamentale de la subjectivité. Cette exigence demeure toujours en excès par rapport à ce que je fais effectivement. Mais alors, quel avenir éthique pour le visage à l’ère des intelligences artificielles ?
Dans un troisième temps, les technologies d’intelligences artificielles servent à la fois des objectifs économiques et politiques d’aliénation du visage, par le biais de la reconnaissance faciale, de la même manière qu’elles offrent un espace de réinvention pour ce dernier. Un visage artificiel peut-il exister ? La science-fiction nous enseigne que le visage, au sens lévinassien, n’est pas l’apanage de l’humain. Si l’intelligence artificielle peut simuler une présence et récupérer des données personnelles et sensibles à des fins obscures – comme les critiques visant le collier connecté de friend.com le mettent en avant – elle pourrait également incarner une nouvelle forme d’altérité dans un future plus ou moins proche. Dans l’immédiat, nos usages des intelligences artificielles réactualisent un mécanisme dangereux de distanciation et de déresponsabilisation, qui s’appuie sur la délégation des tâches, que l’historien Johann Chapoutot nomme « l’intermédiation ». Ainsi, la médiatisation des interactions, par le biais d’interfaces numériques, donne l’impression d’une proximité sans la nécessité de s’engager. Réduit à une image en circulation, le visage perd de sa puissance éthique. Peut-on alors penser une esthétique non-neutralisante ? Intégrées à des pratiques artistiques, éducatives et critiques, les IA pourraient contribuer à révéler le visage, et à travers lui l’altérité, sans l’enfermer.
Dans le contexte de l’émergence des intelligences artificielles, le visage – déjà omniprésent dans le paysage visuel – est à la fois la cible privilégiée d’abus et potentiellement le lieu d’une résistance, à partir duquel subvertir l’esthétique dominante et réaffirmer la présence d’une altérité. En plaçant le visage au fondement de son éthique, Emmanuel Levinas nous rappelle à la responsabilité individuelle et collective qui nous incombe en tout temps et tout lieu. Les nouvelles technologies n’annoncent pas nécessairement la disparition du visage, mais elles nous obligent à repenser les conditions de possibilité de la rencontre éthique.
Citation
@online{lechevallier2026,
author = {Lechevallier, Jeanne},
title = {Le Visage à l’épreuve Des Intelligences Artificielles Entre
Présence Et Faux-Semblant},
date = {2026-05-13},
url = {https://www.cytopia.fr/cycles/2026/tech/conferences/tech_3/topics/philosophy/article.html},
langid = {en-US}
}